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Réduire le risque immunologique lors de la greffe d'organes

Donner sans rejet
15 janvier 2014 // par Pascale Millot

Dans une pièce immaculée du Centre INRS–Institut Armand-Frappier, à Laval, Claude Daniel désigne ce qu’il considère comme une révolution. La « révolution » n’a l’air de rien : c’est une simple petite boîte blanche. À l’intérieur, un échantillon de sérum de sang. Sur l’écran d’ordinateur auquel la machine est reliée, le sérum nous livre ses secrets. Apparaît une mosaïque de bleu, de rouge, de vert, de jaune : c’est la signature immunologique du patient. Cette signature, unique à chacun, détermine notamment la compatibilité ou l’incompatibilité immunologique entre deux personnes. Grâce aux concordances des motifs révélés par le sérum, on peut créer une paire donneur-receveur présentant un risque quasi nul de rejet. C’est le début d’une nouvelle ère dans le domaine du don d’organes.

 

Une nouvelle ère dans laquelle le professeur Daniel et son équipe sont entrés de plain-pied. La plus grande partie de leurs activités consiste à détecter chez des patients en attente d’une greffe d’organe les anticorps qu’ils ont développés contre d’autres humains. Ces anticorps sont générés après une grossesse, une transfusion ou une greffe préalable. En déterminant quels sont ces anticorps, l’équipe du laboratoire d’histocompatibilité établit le profil immunologique du receveur.

 

« Le polymorphisme génétique est le réassortiment de différents motifs, ou épitopes, explique Claude Daniel. Comme une courtepointe de différents types d’étoffes qui sont réassortis de manière différente, les épitopes varient d’un individu à l’autre et le rendent unique. Ce sont ces épitopes que les anticorps reconnaissent. On a découvert que les épitopes des HLA (le « système de reconnaissance du soi », qu’on appelle le complexe majeur d’histocompatibilité chez l’humain) jouent un rôle fondamental dans la compatibilité entre deux personnes. » En d’autres termes, si la signature immunologique indique qu’on retrouve un motif vert sur un HLA d’un donneur au même endroit que chez un receveur, la compatibilité sera meilleure. Et plus ces épitopes communs sont nombreux, plus compatibles seront les deux individus. Ce savoir est précieux, car il permet de jumeler avec une précision inégalée un donneur d’organes avec un receveur et de minimiser les risques de rejet qui constituent l’obstacle le plus important à ce « traitement » médical autrement bien maîtrisé.

 

Spécialiste en immunologie, Claude Daniel en connaît un rayon dans ce domaine. Pendant ses études doctorales en virologie, il assurait déjà des gardes de nuit dans le laboratoire. « Le labo fonctionne 24 h sur 24, car nous devons être prêts à effectuer les analyses si un donneur cadavérique est identifié. »  Plus tard, il a lui-même développé des techniques de « typage moléculaire » avant d’être nommé directeur du labo, en 1997, après son postdoctorat au Missouri. Au Québec, trois laboratoires seulement offrent ce type de service. Celui du Centre INRS–Institut Armand Frappier dessert tous les hôpitaux francophones de Montréal, répondant ainsi à près de 60 % de la demande provinciale.

Donner de son vivant

En raison du vieillissement de la population, mais aussi de l’amélioration des techniques d’assistance rénale et cardiaque qui prolongent la vie des patients, les listes de personnes en attente d’un organe ne cessent de s’allonger. Au Québec seulement, près de 1 000 personnes attendent un rein. Tous les pays du monde cherchent des solutions. Ainsi, tandis que Transplant Québec gère le système de donneurs post mortem, la Société canadienne du sang, qui a pour mandat d’améliorer l’accessibilité à la greffe en provenance de donneurs vivants, a mis en place un nouveau programme pancanadien qui promet de tenir le professeur Daniel bien occupé. Le Registre de donneurs vivants jumelés par échange de bénéficiaires a été instauré en 2009. L’idée, adoptée dans de nombreux pays, est astucieuse. Il s’agit d’une banque qui inclut des paires de donneurs-receveurs incompatibles ainsi que des donneurs « altruistes », c’est-à-dire des inconnus prêts à donner leur rein, de leur vivant, par pure générosité.

 

Le programme fonctionne de la manière suivante : une femme, par exemple,  veut donner un rein à son conjoint, mais ils sont incompatibles. En adhérant au programme, la femme donne son rein au registre. Cet organe sera offert à un receveur compatible. Par un effet domino, son mari obtiendra le rein d’un inconnu, lui aussi inscrit au registre. Ces « chaînes du bon samaritain » permettent de réduire significativement les listes d’attente. « Ce programme nécessite de nombreuses analyses répétées, explique Claude Daniel. Pour tous les patients en attente de greffe, nous faisions déjà un suivi personnalisé. Ce suivi est encore plus serré pour les patients candidats à une transplantation dont le greffon provient d'un donneur vivant, inscrit ou non au registre. Nous avons aussi beaucoup travaillé à standardiser nos méthodes d’analyse pour qu’elles soient identiques à celles des autres provinces. »  Et grâce à la petite machine blanche (une merveille technologique appelée Luminex qui utilise des billes de polystyrène sur lesquelles des centaines d’épitopes ont été fixés), les résultats ne cessent de s’affiner. Chaque receveur inscrit au registre doit subir des tests au moins quatre fois par année, sans compter les suivis post-greffe qui permettent de détecter le moindre anticorps qui laisserait entrevoir un rejet. Résultat : le volume d’analyses effectuées par le laboratoire a doublé en cinq ans! Le jeu en vaut cependant la chandelle : depuis sa mise en place, le registre a permis de pratiquer 250 greffes de reins au pays. Il contient aujourd’hui environ 470 donneurs dont près de 60 « altruistes » et 440 receveurs.  

 

Le don vivant présente de nombreux avantages : il permet de greffer des reins en parfait état, dans des conditions idéales. Par ailleurs, les receveurs sont eux aussi en bien meilleure santé, car ils bénéficient d’une greffe précoce en évitant les années de traitements de dialyse qui affectent grandement leur état général.

 

En établissant des profils de plus en plus précis, l’équipe du professeur Daniel permet de réduire au minimum le risque immunologique, assurant aux greffés des conditions gagnantes et la promesse d’une nouvelle vie. ♦

 

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Contrat Creative Commons« Réduire le risque immunologique lors de la greffe d'organes : Donner sans rejet » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2014 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury

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