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Cohabitation interethnique dans les quartiers de classe moyenne

La diversité apprivoisée
12 février 2014 // par Marianne Boire

Accommodements raisonnables, valeurs de laïcité, neutralité religieuse : les médias ont plus que jamais tendance à souligner la crise identitaire des Québécois de souche. Or, les conclusions d’une recherche menée par Annick Germain, professeure au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, vont dans une tout autre direction : les habitants du Grand Montréal de classe moyenne seraient plus ouverts à la diversité ethnoculturelle que ne le laissent penser les sondages d’opinion. Pas du tout troublés par les changements démographiques de leur milieu de vie, ces citoyens qui cohabitent avec leurs voisins venus d’ailleurs sont nombreux à tirer profit de la vie de leur quartier.

 

Annick Germain se passionne pour la vie montréalaise. Et qui dit Montréal, dit désormais cosmopolitisme. D’un projet de recherche à l’autre, cette sociologue urbaine s’est tout spécialement intéressée à divers aspects de la vie des quartiers montréalais les plus multiethniques comme Parc-Extension, Saint-Laurent ou Côte-des-Neiges, pour ne nommer que ceux-là. Elle y a notamment étudié la gestion municipale de la diversité, dont l’évolution des équipements sportifs, observant par exemple que les terrains de soccer se multipliaient à Montréal sous l’influence des communautés culturelles friandes de ce sport autrefois moins prisé par les Québécois. Elle s’est aussi penchée sur les controverses entourant les lieux de culte, en regardant comment on arrive à des compromis de coexistence. De fil en aiguille, elle s’est bâti une renommée dans un domaine peu couvert en sciences sociales, celui de l’étude de la vie quotidienne dans l’habitat et les espaces publics tels les parcs, les rues commerciales et les bibliothèques.

 

« À la suite de la Commission Bouchard-Taylor [NDLR : Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles – 2007-2008], il y a eu plusieurs recherches universitaires sur la crise des accommodements raisonnables et le rôle de la presse dans celle-ci, explique Annick Germain. Nous souhaitions quant à nous voir ce qui se passait dans les pratiques quotidiennes des classes moyennes, pendant que les politiciens nous parlaient de leur insécurité identitaire face à une plus grande diversité. »

 

Des quartiers en mutation

Pendant deux étés consécutifs, en collaboration avec le professeur Xavier Leloup et un petit groupe d’étudiantes, Annick Germain a observé la vie de quartier dans Ahuntsic (au nord de l’île de Montréal), Vimont (à Laval), Saint-Léonard (dans l’est de Montréal) et Loyola (dans l’ouest de Montréal), pour comprendre les modes de cohabitation dans des quartiers désormais multiethniques. Cette perspective de recherche est originale, souligne la chercheure, car la question de l’immigration est souvent étudiée sous l’angle des problèmes vécus dans les quartiers défavorisés alors qu’on ignore ce qui se passe dans les quartiers de classe moyenne.

 

« Nous avons choisi des quartiers qui étaient traditionnellement associés à une majorité, souligne Annick Germain. Canadienne-française pour les quartiers Ahuntsic et Vimont, Italo-Canadienne pour Saint-Léonard et Canadienne-anglaise pour Loyola. Même s’il ne s’agit pas de secteurs aussi multiethniques que ceux que nous avions étudiés dans le passé, ils ont en commun d’avoir vu leur population changer très rapidement depuis une dizaine d’années, surtout au chapitre de la diversité ethnoculturelle (des Chinois aux Algériens en passant par les Haïtiens, selon les quartiers) et de l’immigration (entre 20 et 45 % de la population totale). »

 

L’équipe de recherche a entrepris une démarche audacieuse en sciences sociales en faisant des séances d’observation systématique dans différents lieux publics tels que des marchés, des parcs et des bibliothèques, à l’occasion de fêtes de quartier, de corvées de nettoyage ou d’activités culturelles et sportives. Elle a aussi interrogé certains des résidents présents sur les lieux, toutes origines confondues. L’objectif de ces entrevues spontanées : vérifier si la perception que les gens avaient de leur quartier avait été modifiée par l’arrivée de populations d’origine immigrante. « Nos entrevues étaient très courtes et très ciblées. Nous avons porté une attention particulière au choix des mots contenus dans nos questions, précise la chercheure, car il était très important de ne pas influencer les réponses des résidents. Par exemple, il n’y a rien de tel pour créer de l’insécurité que de demander aux gens s’ils se sentent “insécures ”dans certains espaces. » Pour éviter ce piège, les chercheurs ont donc opté pour des questions plus neutres telles que « Trouvez-vous que votre quartier a changé ? » ou encore « Quels sont les points forts et les points faibles de votre quartier ? ».

 

La richesse de la diversité ethnoculturelle

Au terme de cette recherche financée par le Conseil de recherches en sciences humaines, Annick Germain et son équipe ont fait ressortir de surprenants constats : les résidents de ces quartiers de classe moyenne ne semblent pas du tout troublés par l’arrivée de familles issues de l’immigration et demeurent très attachés à leur quartier, qui reste un lieu de convivialité. « Le tiers des personnes interrogées ne nous ont jamais parlé de diversité ethnoculturelle, souligne la professeure Germain, et celles qui l’évoquent le font de façon très prudente, parfois perplexe, en faisant attention aux mots qu’elles utilisent. Dans bien des cas, lorsque les gens parlent de cette diversité, c’est de manière positive, pour dire que, par exemple, c’est bon pour les enfants, les affaires ou les activités sportives. » La chercheure ajoute que lors des observations dans les endroits publics, l’équipe a noté très peu de tensions relatives à la cohabitation ethnoculturelle, à part des inconforts liés, à l’occasion, à la présence de jeunes à proximité de personnes âgées.

 

« La vie quotidienne que nous avons observée dans les endroits publics ne renvoie pas du tout cette image de crispation identitaire et de repli qui est souvent véhiculée dans les médias, résume Annick Germain. Vraiment pas. » Bien qu’ils n’aient pas encore été officiellement publiés, les principaux résultats de cette recherche ont été communiqués de différentes façons, notamment lors d’un colloque organisé à Paris en novembre 2013 sur le thème « Les classes moyennes dans la ville contemporaine ». Outre les publications scientifiques habituelles, les chercheurs souhaitent partager leurs résultats avec les citoyens des quartiers étudiés grâce à une brochure d’information vulgarisant leurs principaux résultats, en guise de remerciements pour leur participation.

Cohabitation ethnoculturelle en milieu universitaire

Annick Germain entame présentement un nouveau cycle de recherche. Après avoir dirigé pendant près de cinq ans le Centre Métropolis du Québec-Immigration et Métropoles, rattaché au grand projet pancanadien Métropolis ayant pris fin en mars 2013, elle espère poursuivre les fructueuses collaborations de recherche qu’elle y avait développées avec la création d’un observatoire métropolitain de l’immigration. L’observatoire permettrait aux chercheurs montréalais d’explorer de nouvelles questions concernant le partage des espaces de vie en situation de grande diversité.

 

Dans le cadre de cet observatoire, Annick Germain prévoit notamment s’intéresser à la réalité des étudiants universitaires venus de l’étranger, à commencer par ceux de l’INRS. « J’aimerais étudier comment ils s’ancrent dans les espaces de la vie quotidienne, et comment se vit la cohabitation entre les étudiants de différentes cultures au sein de nos universités, résume-t-elle. Ces observations pourraient nous aider à identifier comment nous pourrions mieux les accueillir et les accompagner tout au long de leur parcours universitaire. » Ce projet de recherche s’avérera certainement utile, puisqu’on prévoit que les universités québécoises accueilleront un nombre sans cesse croissant d’étudiants étrangers.

 

Que ce soit dans la rue, les parcs, les marchés ou… les laboratoires universitaires, le Québec est de plus en plus marqué par la diversité ethnoculturelle. Longtemps reconnus comme un peuple chaleureux et accueillant, les Québécois sont-ils toujours à la hauteur de cette réputation? Même si le débat est loin d’être clos, les travaux de recherche d’Annick Germain y apportent assurément une nouvelle perspective. ♦

 

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Contrat Creative Commons« Cohabitation interethnique dans les quartiers de classe moyenne : La diversité apprivoisée » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2014 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury

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