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Régulariser la réponse du système immunitaire chez les grands brûlés

Lutter sans se brûler
12 février 2014 // par Benjamin Tanguay

Tout juste rescapé des flammes, un grand brûlé entre aux soins intensifs. Tandis que médecins et infirmières s’affairent pour éviter le pire, le corps de la victime est le théâtre d’une activité tout aussi frénétique. Son système immunitaire est sur le pied de guerre et fonctionne à près de 500 % de son rythme normal. Après une semaine de ce régime insensé, c’est l’effondrement. Les cellules du système immunitaire qui repoussent les envahisseurs ne fonctionnent à peu près plus. Au cours de cette période vulnérable, plusieurs grands brûlés subissent un choc septique – une infection systémique des organes – et décèdent.

 

C’est ce scénario catastrophe que Jacques Bernier, professeur et chercheur en immunologie au Centre INRS-Institut Armand-Frappier, veut éviter. Avec Debbie Lim, étudiante dans son laboratoire et lauréate 2013 de la bourse de maîtrise Roche Diagnostics Canada, il tente de régulariser la réaction du système immunitaire d’une victime d’incendie. Leur recherche est importante : chaque année, les centres hospitaliers admettent de 300 à 350 grands brûlés. Les chances de survie de ces victimes varient en fonction de leur âge et de la taille de la surface de la peau touchée. Près de 5 % décèdent des suites de leurs blessures. « En évitant la réponse démesurée du système immunitaire, nous pourrions diminuer la quantité de chocs septiques chez les grands brûlés », estime le chercheur.

 

Système immunitaire à deux vitesses

Pendant les jours suivant le drame, le système immunitaire, hyperactif, sécrète une quantité phénoménale de cytokines, des substances qui régulent l’activité et la fonction d’autres cellules, affectant organes, hormones et le système immunitaire lui-même. À la longue, ce cocktail a des effets dévastateurs sur les organes du corps. « À petites doses, les cytokines ont des effets bénéfiques sur le corps humain, mais elles deviennent néfastes en plus grande concentration, explique le chercheur. Elles entraînent entre autres des troubles cardiaques et des troubles rénaux. C’est d’ailleurs en partie pour éviter la défaillance des organes que le système immunitaire baisse de régime après les sept premiers jours. »

 

Après une semaine d’hyperactivité intense, le système immunitaire d’un grand brûlé réduit la cadence de manière drastique : il fonctionnera à près de 20 % de sa capacité normale pendant les vingt prochains jours. Considérablement affaibli, il sera vulnérable aux infections nosocomiales, très fréquentes dans les hôpitaux. Si l’issue du combat ne se termine pas par un décès, le système immunitaire aura besoin d’un an pour se rétablir complètement.

Contrôler l’inflammation

Quand on pense au système immunitaire, on imagine de minuscules soldats s’attaquant aux tumeurs et aux virus. Ces soldats sont sous les ordres de cellules « haut gradées » qui lancent l’assaut ou battent en retraite, les cellules T-CD4. Ce sont ces dernières qui déclenchent ou résorbent au besoin la réponse immunitaire.

 

« La manière qu’a le corps humain d’ouvrir les hostilités lors d’une infection est l’inflammation », résume Jacques Bernier. C’est notamment aux cellules Th17, membres des T-CD4, que revient cette tâche. Et une fois que l’envahisseur a été repoussé, un autre type de cellule, la T-régulatrice, a pour mandat de réduire l’inflammation. »

 

Ces deux types de cellules, Th17 et T-régulatrice, représentent des alliées aux yeux de Jacques Bernier, car il est possible d’en modifier les quantités produites par le corps. Les cellules immunitaires que produit le corps subissent des transformations pour devenir un type cellulaire. Pour mener aux cellules Th17 ou T-régulatrices, le AHR, récepteur des hydrocarbures aromatiques, peut jouer un rôle important. « Notre hypothèse est que la fumée des feux ou les blessures subies par les grands brûlés relâchent dans l’organisme des toxines qui affectent la génération de ces deux types de cellules par l’entremise du récepteur d’AHR, soutient Debbie Lim. Notre but est d’identifier ces toxines et de voir si l’AHR est impliqué dans la différenciation de ces cellules T-CD4 chez les grands brûlés. C’est la première fois qu’une telle étude est menée. » Si leur hypothèse se confirme, une cible serait identifiée pour réguler le système immunitaire et la réponse inflammatoire chez les grands brûlés.

 

Collaboration avec le Centre des grands brûlés du CHUM

Jusqu’ici, les travaux de recherche de Jacques Bernier et de son étudiante étaient de nature préparatoire, mais ils entreront bientôt dans une phase beaucoup plus pratique. En collaboration avec la docteure Isabelle Perreault, directrice médicale du Centre des grands brûlés du CHUM, et grâce au soutien financier de la Fondation des pompiers du Québec pour les grands brûlés, les chercheurs entameront leur première étude exploratoire sur une quinzaine de patients au cours de l’hiver 2014.

 

Si leur hypothèse se révèle fondée, Jacques Bernier et Debbie Lim pourront moduler la création de cellules Th17 et T-régulatrice, qui viendront équilibrer la réponse du système immunitaire. « Pendant la phase d’hyperactivation du système immunitaire, on pourrait par exemple, agir sur le récepteur AHR ou ces ligands et générer des cellules T-régulatrices pour diminuer l’inflammation, lance le professeur. Puis, lorsqu’il est moins actif, on pourrait à l’inverse le stimuler avec des cellules Th17 aux effets inflammatoires. »

 

Jusqu’ici, aucune donnée ne permet de savoir si leur hypothèse se confirmera, mais Jacques Bernier demeure optimiste. « Pour moi, c’est probable que notre hypothèse sera au moins en partie », affirme-t-il. Si c’est le cas, le chercheur aura ouvert la voie à des traitements qui rendront les victimes d’incendies moins vulnérables aux infections, alors que leur système immunitaire pourra lutter sans se « brûler ». ♦

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Contrat Creative Commons« Régulariser la réponse du système immunitaire chez les grands brûlés : Lutter sans se brûler » de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS) est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 2.5 Canada. Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues en contactant la rédaction en chef. © Institut national de la recherche scientifique, 2014 / Tous droits réservés / Photos © Christian Fleury

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