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Les tables de quartier montréalaises, un modèle unique qui inspire d'autres pays

Se concerter pour une meilleure qualité de vie
15 janvier 2014 // par Marianne Boire

Pas suffisamment connu et rapporté dans les médias, le travail des tables de quartier implantées dans les arrondissements montréalais suscite pourtant l’intérêt de plusieurs autres municipalités, et ce, même à l’extérieur du pays. Gilles Sénécal, professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, a choisi d’y consacrer un nouveau projet de recherche afin de comprendre davantage comment fonctionne ce nouveau type de « partenariat public-communautaire » et comment il contribue à la transformation physique des quartiers. Ses sujets d’étude actuels : des projets de revitalisation des quartiers Hochelaga et Villeray, où des acteurs sociaux ayant des préoccupations et des intérêts différents tentent de s’entendre sur une vision commune.

 

Géographe de formation et spécialiste des environnements urbains, Gilles Sénécal observe et analyse l’évolution de la vie associative locale montréalaise depuis plus de 20 ans. Depuis quelques années, il s’intéresse aux tables de quartier, une création purement montréalaise dont on ne parle pas suffisamment, mais qui a pourtant révolutionné le tissu associatif montréalais. « Les tables de quartier sont des comités dits intersectoriels et multiréseaux qui rassemblent des représentants des différents secteurs communautaires, des gouvernements et des institutions ainsi que du milieu privé, explique le professeur Sénécal. Elles visent à servir d’outil de concertation pour trouver des solutions communes lors du développement de nouveaux projets locaux afin que toutes les sphères de la communauté puissent y trouver leur compte. » Dans un cas typique, une table de quartier pourrait ainsi faciliter les négociations autour d’un projet de développement immobilier résidentiel, et tenter de concilier les intérêts des promoteurs immobiliers avec ceux des organismes communautaires revendiquant plus de logement social.

 

Le tissu associatif montréalais a beaucoup évolué depuis un demi-siècle, selon Gilles Sénécal. Alors que les projets locaux, caritatifs et sociaux relevaient jadis essentiellement du milieu paroissial, les groupes communautaires ont commencé à s’affirmer davantage avec les luttes des années 1960 et 1970. Dans les années 1980, leurs combats ont été plus difficiles puisqu’ils étaient davantage exclus et mis de côté par les gouvernements, mais ils reprennent maintenant du galon, notamment grâce à la grande expertise des personnes qui y œuvrent. L’organisation de la concertation montréalaise a également contribué à renforcer la voix du milieu communautaire depuis les années 1990, avec la mise en place de tables dites « intersectorielles » financées par la Ville de Montréal, la Direction de la santé publique et Centraide. Ces tables intersectorielles sont aujourd’hui devenues des tables dites de « quartier », et leur fonctionnement impressionne nombre d’observateurs étrangers, dont la France, où à l’été 2013, un groupe de travail mandaté par le ministre délégué à la Ville, François Lamy, a déposé un rapport dans lequel il proposait de s’inspirer directement du modèle montréalais pour élaborer un nouveau mode de conseils citoyens.

 

Premiers constats

Afin de respecter l’unicité et le caractère propre des communautés locales, la composition de ces tables de concertation varie d’un quartier à l’autre, mais elles poursuivent toutes le même objectif de rassembler les différents acteurs afin qu’ils développent conjointement des projets locaux qui affectent favorablement la qualité de vie des résidants. Dans les dernières années, le professeur Sénécal et son équipe de recherche ont étudié le déroulement des processus de négociation et de recherche de consensus autour de ces tables. Ils se sont penchés, par exemple, sur un projet d’implantation de travailleurs de rues auprès de la communauté noire dans le quartier Petite-Bourgogne et sur l’élaboration d’un plan d’action pour améliorer la qualité de vie dans le quartier Villeray. Dans le quartier Sainte-Marie, ils ont observé la démarche de revitalisation urbaine intégrée, dont le projet de restauration de l’église Saint-Eusèbe-de-Verceil, qui prévoit la construction d’une coopérative d’habitation familiale sur la partie arrière du site et l’installation d’une maison de naissance dans le presbytère.

Ces premières années de recherche ont notamment permis à Gilles Sénécal d’observer que les tables de quartier donnent au milieu communautaire une voix plus forte qu’auparavant et qu’elles sont en meilleure position pour défendre leur vision du quartier. Si un promoteur immobilier veut implanter un nouveau projet de condos résidentiels dans un secteur, par exemple, la table de quartier permettra au milieu communautaire de mieux faire valoir ses positions en matière de logement social.

 

« Les tables de quartier ne sont tout de même pas une panacée », nuance Gilles Sénécal. En bout de ligne, il est fort possible que le communautaire ne réussisse pas à obtenir tout ce qu’il aurait souhaité en termes de nombre d’unités consacrées à des appartements à prix plus abordable. Mais il réussira probablement à en obtenir un peu plus que s’il n’y avait pas d’espace de négociation du tout. « Ça ne réduit pas les oppositions, car elles vont toujours être là, explique-t-il. Mais le but des tables de quartier est justement d’affronter les oppositions. Le processus de concertation vise la recherche d’un consensus. Il crée parfois des perdants, mais ceux-ci en retirent habituellement au moins quelques gains. »

 

Nouvelles perspectives

Depuis mars 2013, Gilles Sénécal étudie les tables de quartier sous un nouvel angle. Il tente maintenant de comprendre comment ces outils de concertation contribuent à transformer les environnements physiques. Pour ce faire, il concentre ses observations sur deux quartiers spécifiques : le quartier Hochelaga, dont le secteur sud-ouest fait actuellement partie d’un important projet de revitalisation urbaine, et le secteur Marconi-Beaumont du quartier Villeray, où se prépare la transformation d’un ancien secteur industriel en développement résidentiel.

 

Planifié sur une durée de trois années, avec possibilité d’y ajouter une année supplémentaire, ce nouveau projet de recherche en partenariat, financé par le Conseil de recherches en sciences humaines et intitulé Enclaves urbaines : agir en milieu incertain, vise donc à ajouter une nouvelle couche aux travaux déjà entrepris dans la phase précédente. Ce ne sont donc plus simplement les acteurs sociaux à l’œuvre dans les processus de concertation qui seront observés, mais les transformations physiques découlant de ce travail de concertation.

 

Dans le cas du quartier Hochelaga, par exemple, le professeur observe le processus de revitalisation urbaine intégrée, notamment les projets de valorisation des espaces publics, la relance d’une zone industrielle ou la requalification des abords de la rue Sainte-Catherine Est. Comment les pressions du milieu communautaire et les négociations autour de la table de concertation affecteront-elles le nouvel environnement bâti en fin de processus? Et comment elles permettront d’améliorer la qualité de vie des résidants? C’est ce que le professeur Sénécal surveillera et analysera. Et nul doute que ses conclusions seront très éclairantes pour les observateurs étrangers qui suivent avec intérêt l’évolution des tables de concertation montréalaises. ♦

 

Les photos de cet article ont été réalisées devant l'église Saint-Eusèbe-de-Verceil, située dans le quartier Sainte-Marie à Montréal. Cet édifice religieux fait l'objet d'un important projet de restauration.

 


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